La crise de l’esprit », Paul Valéry « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles », c’est ce qu’affirme Valéry dans sa première lettre de La Crise de l’esprit. Avec cette citation, nous pouvons rendre compte de l’état d’esprit de l’auteur, qui se veut rassurant, sans être rassuré.
PENSER LE MONDE AU TEMPS DU CORONAVIRUS CHRONIQUE 1, LE 20 MARS 2020 MORTELLE CIVILISATION ! En ces temps obscurs et douloureux, de confinement quasi planétaire, où un fléau d’une ampleur encore incommensurable sur le plan humain, tant du point de vue sanitaire que social ou psychologique sans même parler de ses désastreuses conséquences économiques, répand la mort, angoisse et souffrance, aux quatre coins de nos cinq continents, et surtout en Europe aujourd’hui, il serait tentant, mais peut-être aussi trop facile, de paraphraser, en en déplaçant certes le contexte historique, la célébrissime première phrase de Marx et Engels en leur non moins fameux Manifeste du Parti Communiste un spectre hante l’Europe le spectre du coronavirus ». Je ne m’y adonnerai toutefois pas ici. L’heure, en effet, est suffisamment grave, en cette deuxième décennie du XXIe siècle, et la situation suffisamment sérieuse, pour ne rien ajouter, face à cette préoccupante pandémie du covid-19, au catastrophisme ambiant, à un alarmisme exagéré ou à une quelconque et très malvenue théorie du complot, où de nouveaux apprentis sorciers, idéologues de tous poils et autres prêcheurs de mauvais aloi, font de leur prétendu savoir, mais bien plus encore de leur foncière ignorance, le lit aussi nauséabond qu’arrogant de leurs propres et seuls calculs politiques, souvent fanatisés. Honte à ces sinistres démagogues qui exploitent ainsi sans vergogne, sur de misérables vidéos qu’ils essaiment à l’envi sur les différents réseaux sociaux, l’actuelle détresse humaine ! C’est donc à un immense poète, philosophe à ses heures intelligemment perdues – le grand Paul Valéry –, que je ferai appel ici, plus modestement, afin d’éclairer quelque peu, certes humblement mais plus sagement aussi, cette sombre et funeste plaie du temps présent. LA CRISE DE L’ESPRIT Il y a tout juste un peu plus d’un siècle, en 1918, au lendemain donc de la Première Guerre mondiale mais le président de la République Française, Emmanuel Macron en personne, ne vient-il pas de marteler que, face à cet ennemi invisible et insaisissable » qu’est ce menaçant coronavirus, nous étions précisément en guerre » ?, Valéry écrivait, en effet, un texte mémorable, d’une extraordinaire profondeur d’âme et dont l’emblématique titre, La Crise de l’Esprit », devrait plus que jamais résonner, aujourd’hui, comme un pressant quoique salutaire cri d’alarme, à méditer toutes affaires cessantes, au vu de cette urgence simplement médicale, pour l’avenir, sinon la sauvegarde, de l’humanité. Ainsi donc Valéry commençait-il déjà à l’époque, d’une formule dont la concision n’avait d’égale que sa justesse, son admirable méditation Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Et de justifier ensuite, avec force détails et preuves à l’appui, quoique sans pour autant jamais tomber en un nihilisme tout aussi désespérant, voire suspect, cette douloureuse mais lucide assertion Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leur lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. Elam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avaient aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie… ce seraient aussi de beaux noms. … Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables elles sont dans les journaux. » UNE CIVILISATION A LA MÊME FRAGILITE QU’UNE VIE Valéry, oui, a, hélas, raison à l’heure où l’humanité se voit aujourd’hui menacée très concrètement, pour reprendre les termes mêmes des principaux responsables de l’OMS Organisation Mondiale de la Santé aussi bien que de l’ONU Organisation des Nations-Unies, et face à laquelle le nouveau coronavirus n’est assurément que le symptôme à la fois le plus spectaculaire, vaste et dangereux, nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie ! Car cette humanité, effectivement, est aujourd’hui comme assiégée de toutes parts réchauffement climatique ; pollution atmosphérique ; destruction de l’écosystème ; rétrécissement du biotope ; érosion des glaciers ; fonte des neiges ; élévation des océans ; inondations et tsunamis ; cyclones et tremblements de terre ; disparition d’espèces animales ; étouffement de la faune végétale et marine ; apparition de maladies inconnues et de nouvelles pathologies ; épidémies incontrôlables ; augmentation des dépressions nerveuses, des burn out et des suicides ; multiplication des guerres locales ou tribales ; propagation du terrorisme islamiste ; retour de l’obscurantisme religieux ; montée des extrémismes et autres populismes ; migrations gigantesques ; déplacements de populations ; pauvreté grandissante ; crash boursiers ; robotisation de l’humain, voire du post-humain ; emballement du capitalisme sauvage ; triomphe de l’argent ; soif de compétition mal comprise ; mépris de la culture au profit du happening ; déperdition de la langue comme de l’écrit ; négation du réel au profit du virtuel ; émergence de la pensée unique au détriment de la réflexion critique ; règne de l’effet de mode ; empire du conformisme ambiant ; valorisation du matérialisme et dévalorisation du spirituel ; course folle à l’armement ; perte de tout point de repère pour une jeunesse en mal d’idéaux ; dépréciation des valeurs morales, du sens de l’éthique et des comportements civiques, toutes choses pourtant essentielles à la bonne marche du monde ; aveuglement de masse … Et j’en passe les tares de notre pseudo modernité sont trop nombreuses pour que je puisse les énumérer toutes ici ! LA NATURE, A DEFAUT DE CŒUR, A SES RAISONS QUE LA RAISON NE CONNAÎT PAS Ainsi donc, oui, Paul Valéry, esprit fin, cultivé, profond et subtil à la fois, a raison notre civilisation, nous le constatons à présent de manière on en peut plus tangible avec cette dramatique crise du coronavirus, est, elle aussi, mortelle ! A cette énorme différence près qu’elle s’avère aujourd’hui doublement mortelle mortelle au sens passif – elle se meurt, inexorablement, et par notre propre faute – mais aussi au sens actif – elle est en train, littéralement, de nous tuer, en une soudaine accélération exponentielle, et toujours par notre propre faute, ce mixte inconsidéré d’inconscience, d’imprévision et d’égoïsme, de piètres calculs à toujours à trop courts termes, sans visions d’ensemble, aiguillonnée par le seul intérêt particulier au détriment de l’intérêt général. Oui, le monde contemporain a les idées courbes plus encore que courtes voilà pourquoi, désormais, il ne tourne plus rond qu’en apparence. Pis il se veut tellement réglé, formaté, normatif, telle une parfaite machine à fabriquer un totalitarisme qui s’ignore, un fascisme qui ne dit pas son nom, qu’il a fini, au comble d’un paradoxe aussi vertigineux que compréhensible, par se dérégler, sans plus de limites pour le contenir dans la sphère de la raison, du simple bon sens. Nous en payons aujourd’hui, précisément, le lourd et tragique tribut ! Le système, en ces temps aux rumeurs d’apocalypse, est, manifestement, à bout de souffle un minuscule mais surpuissant virus peut anéantir, ou presque, sinon une civilisation tout entière, du moins l’arrogance des hommes ! Terrible et fatidique boomerang ! La technologie, fût-elle la plus sophistiquée, n’y peut rien la nature, à défaut du cœur, a ses raisons que la raison ne connaît pas ! IL FAUT TENTER DE VIVRE ! D’où, urgente, cette conclusion en forme de prière l’être humain, s’il ne veut pas véritablement disparaître, saura-t-il enfin prendre à sa juste mesure, en y réfléchissant doctement, avec la sagesse dont il est encore capable, les impérieuses, et surtout vitales, leçons de cette tragique, sinon encore fatale, histoire ? C’est là un souhait que j’exprime ici très sincèrement, nanti de l’indéfectible soutien moral et intellectuel, là encore, du grand Paul Valéry dans les derniers vers de cette splendide méditation, quasi métaphysique, sur la mort qu’est son Cimetière Marin », l’un des plus beaux poèmes, au sein de la littérature française, du XXe siècle Le vent se lève !... Il faut tenter de vivre ! » Allez, courage, hommes et femmes de bonne volonté la guerre, malgré l’immense souffrance de ce monde aujourd’hui endeuillé, et par-delà même ce douloureux avertissement qui nous étreint quotidiennement, n’est pas perdue ! DANIEL SALVATORE SCHIFFER* *Philosophe, auteur, notamment, de La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » Presses Universitaires de France, Oscar Wilde » et Lord Byron publiés tous deux chez Gallimard – Folio Biographies, Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie Alma Editeur, Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné » et Gratia Mundi – Raphaël, la Grâce de l’Art » publiés tous deux aux Editions Erick Bonnier.
Introduction: « Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Cette phrase célèbre, rédigée par Paul Valéry en 1919 figure dans un essai, publié à la NFR, étant intitulé La crise de L’Esprit, qui par ailleurs sert de début de phrase à son texte philosophique Variété l.
Biographie - Paul Valéry Ecrivain, poète et philosophe français. Naissance 1871 - Décès 1945PériodeXXe siècleXIXe siècleLieu de naissance France Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Note Source La crise de l'espritVoir aussi... Citations sur la vie Paul Valéry a dit aussi... Une citation est une phrase sortie de son contexte. Pour mieux la lire et la comprendre, il convient donc de la restituer dans l'œuvre et la pensée de l'auteur ainsi que dans son contexte historique, géographique ou philosophique. Une citation exprime l'opinion de son auteur et ne saurait engager le site Attribution de l'image titre, auteur, licence et source du fichier original sur Wikipédia. Modifications des modifications ont été apportées à cette image à partir de l'image originale recadrage, redimensionnement, changement de nom et de couleur. Abonnez-vous à la Citation du Jour par email Pour recevoir une citation tous les jours envoyée par email, entrez votre adresse Email et cliquez sur envoyer. C'est gratuit, sans spam et vous pouvez vous désinscrire à tout moment.
Commele second sens du mot culture, cette définition, qui en est proche, se veut neutre et objective : elle ne hiérarchise pas les civilisations; elle les considère, quelles qu'elles soient, comme des productions historiques également valables du génie humain. La civilisation aztèque. La civilisation égyptienne. Les civilisations
Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. Nous avions entendu parler de mondes disparus tout entiers, d’empires coulés à pic avec tous leurs hommes et tous leurs engins ; descendus au fond inexplorable des siècles avec leurs dieux et leurs lois, leurs académies et leurs sciences pures et appliquées, avec leurs grammaires, leurs dictionnaires, leurs classiques, leurs romantiques et leurs symbolistes, leurs critiques et les critiques de leurs critiques. Nous savions bien que toute la terre apparente est faite de cendres, que la cendre signifie quelque chose. Nous apercevions à travers l’épaisseur de l’histoire, les fantômes d’immenses navires qui furent chargés de richesse et d’esprit. Nous ne pouvions pas les compter. Mais ces naufrages, après tout, n’étaient pas notre affaire. Élam, Ninive, Babylone étaient de beaux noms vagues, et la ruine totale de ces mondes avait aussi peu de signification pour nous que leur existence même. Mais France, Angleterre, Russie. .. ce seraient aussi de beaux noms. Lusitania aussi est un beau nom. Et nous voyons maintenant que l’abîme de l’histoire est assez grand pour tout le monde. Nous sentons qu’une civilisation a la même fragilité qu’une vie. Les circonstances qui enverraient les œuvres de Keats et celles de Baudelaire rejoindre les œuvres de Ménandre ne sont plus du tout inconcevables elles sont dans les journaux. Paul ValéryLe Dico des citations
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FIGAROVOX/ANALYSE - Califat, élection d'Erdogan en Turquie, conflit israélo-palestinien, les crises se multiplient au Moyen-Orient. La prophétie de Samuel Huntington serait-elle en train de se réaliser ? Le décryptage de Frédéric Saint Clair, ancien conseiller de Dominique de Saint Clair est mathématicien et économiste de formation. Il a été chargé de Mission auprès du Premier ministre Dominique de Villepin pour la communication politique 2005-2007. Il est aujourd'hui Consultant Free Victoires fulgurantes de l'Etat islamique d'Irak et du Levant EIIL, massacre des chrétiens d'Orient, élection triomphale d'Erdogan en Turquie, escalade meurtrière entre israéliens et palestiniens, sommes-nous finalement en train d'assister au fameux choc des civilisations que prédisait le très controversé Samuel Huntington dès 1996?Frédéric SAINT-CLAIR Un choc est par principe instantané. Mais que se passe-t-il avant? Et que se passe-t-il après? Est-ce que tous les évènements internationaux sont sensés participer de ce même choc? Une lecture de l'actualité internationale au travers du modèle développé par Huntington semble par trop statique. Il y a une dynamique des conflits qui lui échappe. En revanche, Samuel Huntington a mis en lumière un certain nombre de points cruciaux pour comprendre la période postérieure à la guerre froide, notamment l'émergence du culturel - et particulièrement du fait religieux - au sein des conflits, ainsi que la perte de vitesse du modèle occidental et de la notion de démocratie libérale. La vocation universaliste des droits de l'homme, le doux commerce» qui, selon Montesquieu, était vecteur de paix, ne portent pas en eux une évidence et une force suffisantes pour être universellement acceptés. Paul Valéry, en introduction de son célèbre texte, La crise de l'esprit, écrivait Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.» Aujourd'hui, des individus dépourvus de toute humanité instrumentalisent la religion afin de mettre un terme aux valeurs prônées par la civilisation occidentale, y compris les valeurs chrétiennes, et imposer leur barbarie. Des civilisations peuvent disparaître ainsi, dans l'horreur, la nôtre également, et l'histoire en est témoin. Nous n'en sommes pas là ; en revanche, la question de la prééminence de ces valeurs est nettement engagée. Des civilisations peuvent disparaître ainsi, dans l'horreur, la nôtre également, et l'histoire en est témoin. Nous n'en sommes pas là . Dans une tribune publiée par le Monde, Dominique de Villepin explique, Ce n'est en rien un choc immémorial entre les civilisations, entre l'Islam et la chrétienté, ce n'est pas la dixième croisade … Non il s'agit d'un événement historique majeur et complexe, lié aux indépendances nationales, à la mondialisation et au Printemps arabe». Tous ces évènements ne sont-ils pas, malgré tout, liés par la montée de l'Islam radicale?Le choc n'est en effet pas immémorial, et il ne s'agit en rien d'une opposition entre l'islam et le christianisme. Il ne s'agit pas non plus d'une croisade, ou alors à l'envers, car en Irak, ce sont des musulmans qui tyrannisent les chrétiens sous prétexte d'imposer leur religion. Si Dominique de Villepin a raison de souligner la complexité de l'évènement, vous avez raison de souligner la dimension islamiste radicale qui est à sa base. Mais l'islamisme radical en tant qu'hypertrophie politico-religieuse n'explique pas tout. Pour comprendre ces évènements nous devons aller plus loin et interroger ce qui est à son fondement, ce sur quoi les intégristes s'appuient, c'est-à -dire la composante politique de l'islam. Malek Chebel écrit L'islam restera viscéralement attaché à une vision globale de l'existence, de sorte que la vie organique n'est jamais séparée de la vie spirituelle, ni la vie individuelle de la vie collective […] Enfin, l'islam a réponse à tout, du berceau à la tombe.» La dimension politique de l'existence collective est donc incluse intégralement dans, ou même préemptée par, la dimension religieuse qui a vocation à être totalisante. Au-delà de l'islamisme, qui est une dérive extrémiste qui doit être combattue, l'islam politique questionne déjà le modèle de la démocratie libérale occidentale. Nous le constatons sur le territoire français, où les revendications religieuses face au droit républicain se multiplient. Comment, dès lors, cette dimension pourrait-elle être absente des révolutions nationales telles que les printemps arabes» où de nouvelles structures politiques sont en train de naître, bien souvent dans la douleur? Avec beaucoup de patience et de tolérance, nous devons poursuivre et enrichir le dialogue entre démocratie libérale et revendiquée par EIIL fait passer la communauté des fidèles, avant l'attachement à la nation. Existe-t-il un risque de voir ces différentes crises se rejoindre? En quoi diffèrent-elles vraiment les unes des autres?Nous sommes là au cœur de la question théologico-politique liée à l'islam. L'Oumma pourrait, ou devrait, être considérée comme une communauté spirituelle, et elle ne saurait être perçue autrement dans la tradition mystique, mais, la tentation de lier pouvoir spirituel et pouvoir temporel - politique - affaiblit la notion de communauté religieuse et la rend susceptible d'être substituée à la nation démocratique. Le concept d' ecclésia» - de communauté ou d'église - a été soumis à la même tension, mais, par un cheminement long et complexe, cette tension a été apaisée en Occident. Elle demeure en revanche intacte dans les pays arabes et dans les différents types de conflits qui ont été évoqués, avec des particularités propres, et des intensités qu'au triomphe de Hungtington, assiste-t-on à la défaite de Francis Fukuyama qui pronostiquait la fin de l'Histoire? Loin d'avoir conduit à une homogénéisation croissante de toutes les sociétés humaines» la globalisation n'a-t-elle pas, au contraire, exacerbée les identités?Le modèle de Fukuyama a cristallisé en quelque sorte toutes les illusions nées de la Révolution Française et de la supériorité» occidentale du XIXème siècle. Il y a en effet une crise de l'identité. Celle-ci n'est pas nouvelle même si elle prend de nouvelles formes, d'où la nécessité d'éviter les modèles englobants et statiques. La globalisation a accéléré la chute du modèle occidental matérialiste. Malheureusement, les valeurs humanistes présentes à la base de ce modèle, telles que les droits de l'homme, la liberté, l'égalité, la fraternité, ont subi le même sort. La haine de l'Occident, qui grandit, amalgame toutes les composantes d'un modèle occidental multiforme fragilisé par notre incapacité à le remettre en question et à le renouveler. Il semble nécessaire de revenir aux fondamentaux de notre civilisation, et de les cultiver. Gandhi écrivait L'amour est la plus grande force au monde et, en même temps, la plus humble qu'on puisse imaginer.» Pour apaiser les tensions identitaires, au moins dans notre pays, c'est cela qu'il faut mettre en pratique. Notre tradition républicaine a beaucoup insisté sur la liberté et l'égalité et a oublié bien souvent la fraternité, qui, selon Pierre Leroux, était la condition de l'unité. Par exemple, les étrangers vivant sur le sol français, qu'ils soient juifs, musulmans, athées, ou autre, doivent être inclus dans cette fraternité républicaine, car c'est par là que notre attachement à nos valeurs s'exprime le mieux. Avec beaucoup de patience et de tolérance, nous devons poursuivre et enrichir le dialogue entre démocratie libérale et islam. Si l'histoire a montré que la France avait eu raison de s'opposer à l'intervention américaine en Irak en 2003, face au nouveau désordre mondial créé par celle-ci ainsi que face aux effets collatéraux des printemps arabes, faut-il désormais intervenir, notamment pour protéger les chrétiens d'Orient?Oui, il faut intervenir, car les conditions sont radicalement différentes. En 2003, Bush partait en guerre contre Sadam Hussein persuadé de trouver des têtes nucléaires enfouies dans le sol irakien, et de participer ainsi à la lutte contre le terrorisme. Aujourd'hui, nous sommes face à une oppression réelle, à des populations entières jetées le long des routes, dans des conditions terribles. Nous devons cependant rester vigilants face à la tentation guerrière. La reconstruction de la paix est l'unique objectif.Il faudra une génération au Moyen-Orient pour entrer dans sa propre modernité apaisée, mais d'ici là il est guetté par la tentation nihiliste, par le suicide civilisationnel. Nous sommes à la veille du moment décisif où la région basculera de l'un ou de l'autre côté.» Quel rôle les pays occidentaux pour éviter le basculement du mauvais côté?Nous pouvons parler de nihilisme» car c'est bien d'une négation des valeurs morales de l'Occident dont il s'agit. En revanche, la perspective d'une entrée dans une modernité apaisée à horizon d'une génération reste difficilement envisageable. C'est une société close qui se dessine dans cette région du monde, et le modèle occidental n'a que peu d'influence sur elle. Le soft power», pour employer un terme repris par Fukuyama, est devenu quasiment inopérant. L'aide aux populations défavorisées, l'aide humanitaire que la France va superviser en Irak - et dont nous devons être satisfaits -, participe du rôle que vous évoquez et qui peut être déterminant, notamment sur le chemin parfois long qui mène à la paix.
Nous autres civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles ». Cette phrase célèbre, rédigée par Paul Valéry en 1919 figure dans un essai, publié à la NFR, étant intitulé La crise de L’Esprit, qui par ailleurs sert de début de phrase à son texte philosophique Variété I. La date indiquée nous indique déjà le contexte histoire, nous sommes à un an de la Grande
Article écrit par Ni film catastrophe, ni film de science-fiction, Park n’est que le miroir de notre monde à l’abandon. Civilisations mortelles Si la Grèce antique est considérée à l’unanimité comme le creuset de la civilisation occidentale, ainsi que le berceau des jeux olympiques, Sofia Exarchou nous offre ici un portrait sans pitié de sa décadence justement à travers les ruines du stade olympique édifié pour les Jeux de 2004 dans lesquelles errent des jeunes gens désoeuvrés et désespérés et des armées de chiens faméliques. Ce n’est pas seulement une figure de style, une allégorie pour mettre en scène un désespoir cinématographique, mais une réalité car la Grèce a bel et bien été ruinée par les manoeuvres machiavéliques de l’Union européenne comme l’a si bien montré le film de Costa-Gavras l’année dernière, Adults in the Room 2019. Paul Valéry l’avait prophétisé dans La Crise de l’esprit en 1919, au sortir de la Première Guerre mondiale, et l’Histoire l’a réalisé et perfectionné. En sortant de ce film, nous ne pouvons que penser à sa phrase qui en fait maintenant tout le sel Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Et mortifères pourrions-nous ajouter en 2020 en raison de la pandémie, de la misère et de notre absence totale d’avenir. Les ruines du capitalisme Mortelles, nous le sommes. Tout le film ne montre que ça, une jeunesse à la dérive à qui l’on ne propose rien d’autre que les ruines du capital, que des rêves de plage et de fêtes de pacotilles, avec la chair offerte et mollassonne des touristes de tous les pays, comme si la Grèce, ce pays issu d’une si belle civilisation, ne devait se contenter que des restes, et du rôle de bronze-cul d’une Europe maintenant quasiment ruinée. En choisissant ce décor de ruines qui n’ont rien à voir bien sûr avec celles, magnifiques et hiératiques, du Parthénon, la réalisatrice nous donne à voir notre déchéance, notre crasse, notre incapacité à créer du lien social et à préserver le patrimoine. Ce stade, qui n’a à peine qu’un peu plus de dix ans, est laissé à l’abandon prouvant à la fois la cupidité du capitalisme et l’inanité de ces Jeux olympiques qui ne sont plus qu’une infâme machine à faire du fric et dont le report à cause de coronavirus cette année n’est qu’une avanie supplémentaire dans un océan de mensonges et de malversations. Machine folle vers l’Apocalypse Dans ce décor qui sert de cadre à des enfants perdus, on pense bien sûr à Gomorra de Matteo Garrone 2008, mais la mafia en moins même si on la sent poindre le bout de son nez comme si l’absence d’avenir ne pouvait que confiner au désespoir et surtout à la violence. C’est un film magnifique en certains points, complètement désespéré, mais qui offre un portrait impressionniste de notre société, même si on en ressent à chaque plan l’inutilité tant il crève les yeux que le capitalisme est devenu maintenant une machine folle emballée vers l’apocalypse. Sofia Exarchou nous tend un miroir hélas très réaliste de notre tout proche avenir et s’en explique d’ailleurs d’une manière parfaitement claire et sans ambiguïté dans le dossier de presse du film A travers les histoires mêlées des enfants du Village Olympique, Park tente de brosser le portrait d’une génération perdue qui a été dérobée de son avenir. Entre les complexes sportifs à l’abandon, les ruines et les nouveaux centres touristiques, le film croise le passé glorieux de la Grèce avec sa décadence récente, peignant une société qui n’était pas préparée à la chute brutale qu’elle a connue. Au cœur de ces vestiges du passé, le besoin d’appartenance des jeunes est vital et leurs efforts de plus en plus violents et futiles. »
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Le philosophe Jean-Luc Nancy est décédé, à 81 ans. C’est évidemment une époque qui tourne sa page, sous le soleil de Strasbourg où Derrida également aimait à baigner l’atmosphère de sa présence », a réagi le philosophe et ami Jean-Clet Martin, via Facebook. Il y avait chez Jean-Luc Nancy un sens profond des relations. »Le philosophe a publié plus d’une centaine d’ouvrages, parmi lesquels. Il a publié L’Intrus Galilée, en 2000 où il revient sur sa greffe du cœur en 1991. Le Sens du monde Galilée, 2001, La Déclosion Galilée, 2005, L’Adoration Galilée, 2010, Démocratie hic et nunc ! avec Jean-François Bouthors, François Bourin Éditions, 2018 et, en 2020, Un trop humain virus Bayard.[ARCHIVE] Article paru le 20 octobre 2020La Croix L’Hebdo Dans votre livre Un trop humain virus, qui vient de paraître 1, vous écrivez que la crise sanitaire actuelle agit comme un miroir grossissant de ce qui dysfonctionne dans nos sociétés. Que reflète ce miroir ?Jean-Luc Nancy Cette loupe virale » grossit les traits de nos contradictions et de nos limites. Le Covid-19 en tant que pandémie est bien à tous égards un produit de la mondialisation techno-capitaliste. Il en précise les traits et les tendances. Il est un libre-échangiste actif, pugnace et efficace. Il prend part au grand processus par lequel une culture se défait tandis que s’affirme ce qui est moins une culture qu’une mécanique de forces inextricablement techniques, économiques, dominatrices…En même temps, le virus nous communise ». Un ami indien m’a d’ailleurs appris que chez lui on parle de communovirus ». Comment ne pas y avoir déjà pensé ? C’est l’évidence même ! Ce virus nous met sur un pied d’égalité pour le dire vite et nous rassemble dans la nécessité de faire front ensemble. Que cela doive passer par l’isolement de chacun n’est qu’une façon paradoxale de nous donner à éprouver notre communauté. Il nous rappelle qu’on ne peut être unique qu’entre tous. C’est ce qui fait notre plus intime communauté le sens partagé de nos réagissez-vous à la place prise par le souci pour la santé ? N. Nous sommes désormais dans une société pour laquelle la santé est devenue un bien essentiel, mais aussi un droit. Tout le monde peut la revendiquer. Pourtant, la santé n’est pas la vérité de l’existence. Certes, l’adage dit Quand la santé va, tout va. » Mais cette vieille signification s’entendait au bon sens immédiat et le plus robuste il faut effectivement être suffisamment en bonne santé pour pouvoir déployer son existence. On s’est toujours souhaité une bonne santé. Vale ! » porte-toi bien » se disaient les Romains, et notre Salut ! » contient lui aussi l’idée de santé, de guérison. Aujourd’hui, contrairement au dicton et à ces expressions, la santé devient une fin en soi. Mais pourquoi être en bonne santé ? Pour quelles fins vivre ? Voilà ce qui n’est plus clair…En quoi le moment que nous vivons marque-t-il une rupture ? N. Ce qui m’intéresse dans la situation actuelle, c’est qu’elle révèle une crise depuis longtemps annoncée. Depuis un siècle environ, quantité de personnalités de la pensée et de la littérature ont pointé la fin de notre civilisation, la crise du progrès et les ambivalences de la technique. Je pense notamment aux avertissements de Freud, de Paul Valéry, de Bergson, de Heidegger, de Günther Anders, de Jacques Ellul…Ce qui nous arrive ressemble au développement d’une maladie. Au début, il y a de petits signaux qu’on ne sait pas bien interpréter. On cherche à comprendre, on tâtonne, on hésite, on se dit Ne nous inquiétons pas »… Et puis, tout d’un coup, la maladie se déclare. Elle devient évidente. C’est ce qui arrive aujourd’hui. Là , on peut décider et nommer la maladie. Le mot grec krisis contient d’ailleurs l’idée de jugement. C’est le moment où le médecin peut nommer le mal. Aujourd’hui, le virus contribue à quel mal souffrons-nous ? N. Je pense qu’il s’agit, comme disait Paul Valéry, d’une maladie de l’esprit. J’emploie volontairement ce mot, tout en sachant qu’il ouvre la porte à tous les malentendus. C’est un mot dangereux, mais je n’en vois pas d’autre pour parler de ce qui donne souffle à une civilisation, à une société. L’esprit pour moi ne désigne pas une substance éthérée, à caractère plus ou moins divin. Il désigne la possibilité de se rapporter à une réalité qui échappe. On est dans l’esprit quand on reconnaît, pas seulement intellectuellement mais aussi existentiellement et affectivement, qu’on est dépassé par quelque chose qui ne demande pas simplement à être maîtrisé. Une culture ne peut être vivante que si elle est prise dans une vie de l’ l’annonce de la mort de Dieu par Nietzsche, nous sommes entrés dans une période d’incertitude. Je pense souvent à la phrase de Jean-Christophe Bailly, qui écrit dans Adieu L’athéisme n’a pas été capable d’irriguer son propre désert. » Il le constate en athée convaincu, en se posant la question de l’invention d’un autre sacré, d’un autre divin, résolument athée. Je pense que son diagnostic est parfaitement exact. La civilisation moderne n’a rien proposé en remplacement de la figure de Dieu qui s’est effacée. J’ai la certitude qu’il va se produire une nouvelle révolution spirituelle, que le temps est arrivé pour cela. Mais cela prendra peut-être trois siècles…Qu’est-ce qui vous conduit à penser cela ? N. Toutes les grandes civilisations ont connu leur effondrement. Comme l’écrivait Valéry dans La Crise de l’esprit 1919 Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » Je suis de plus en plus habité par l’idée qu’une civilisation, qui est un ensemble structuré de puissances politique, économique, technique et religieuse, a une certaine durée. Or, je constate que, depuis maintenant deux bons siècles, l’Europe s’inquiète d’ peut faire remonter cette inquiétude à Rousseau. C’est le malaise social qui lui fait projeter un état de nature » – qui n’a peut-être jamais existé – pour l’opposer à l’ état de la société » – qu’il considère comme dangereux – où le luxe » et la compétition » ont déjà commencé à abîmer ce que l’homme pourrait être… On peut parler d’une crise de l’esprit quand le sentiment que l’on a de vivre pour quelque chose entre en se tenir dans ce temps qui vacille ? N. Aujourd’hui, je ne peux rien proposer pour l’avenir et rien revendiquer du passé. Je suis dans le noir. Peut-être est-ce lié à mon âge, mais pas seulement… Pourtant, quand on est dans le noir, on n’est jamais tout à fait dans l’obscurité. Dans le noir, on voit aussi différemment. Pas par la sensibilité oculaire, mais par d’autres sensibilités auditive, tactile… Plus d’un a fait l’expérience d’un rêve où il est plongé dans une pièce noire et où, peu à peu, il apprend quelque chose sur ce lieu où on l’a mis. Il peut alors attraper » certains repères pour se conduire. Voilà ce qui peut être invitez notamment à reprendre la question de la liberté, qui est au cœur de la modernité. Ce n’est pas rien… N. Il y a une énorme illusion de la modernité dont nous avons en fait commencé à prendre conscience la liberté comprise comme la libération d’une humanité qui aurait surmonté toutes ses dépendances. À beaucoup de signes, nous savons désormais combien nous perdons de liberté d’agir dans les destructions et transformations profondes des conditions de vie sur la planète. L’image de l’autodétermination continue à nous fasciner, alors même que c’est en elle que se trouve le peut-elle fournir une nouvelle façon de penser notre vie en commun ? N. Oui, je le pense. Mais je trouve que jusqu’ici l’écologie a surtout désigné quelque chose de réactif il s’agissait de protéger une nature » dont on ne sait exactement ce qu’elle recouvre. Aujourd’hui, il ne s’agit plus seulement de protéger la nature, il est davantage question de se protéger de nous-même, tant nous voyons que nous sommes emportés avec la nature et le mauvais traitement que nous lui réservons. On le voit à la multiplication interminable des maladies qui, comme les cancers, ont des racines dans le mauvais traitement réservé à notre environnement. Sûrement dans la jeune génération, certains ont-ils des idées plus claires que moi sur ce qu’il convient de faire, mais il m’apparaît que beaucoup de sujets écologiques deviennent très dont il faut se garder toutefois, ce serait de considérer l’écologie comme un Dieu qui viendrait répondre au techno-capitalisme, qui serait lui le diable… On oublie que ce diable est très vieux et qu’il a fourni le moteur de toute l’histoire du monde moderne. Il a au moins sept siècles d’existence, sinon plus. La production illimitée de la valeur marchande est devenue le moteur de la société et, en un sens, sa raison d’être. Les effets ont été grandioses, un monde nouveau a surgi. Il se peut que ce monde et sa raison d’être soient en train de se décomposer, mais sans rien nous fournir pour les remplacer. On serait même tenté de dire au est un thème que vous vous efforcez de repenser. Pourquoi ? N. Pourquoi sommes-nous égaux ? Qu’est-ce qui légitime en dernière instance l’égalité ? Il faut reconnaître que nous n’en savons rien. Au cours de notre histoire, le christianisme a été très important, car il a donné à l’égalité un contenu effectif. Dire que l’on est enfant de Dieu », ça légitime l’égalité ! Mais en dehors de la religion, comment penser l’égalité ?Je crois que l’on peut essayer d’élaborer philosophiquement un essai de réponse en disant que ce qui nous fait vraiment égaux, c’est justement la mort, que le virus nous remet sous les yeux. Le virus égalise les existences. Il rappelle ainsi un droit souverain de la mort qui s’exerce sur la vie parce qu’elle fait partie de la vie. C’est peut-être en effet d’être mortels qui nous fait égaux, dès lors qu’il n’y a plus de différences surnaturelles, ni naturelles. La mort, non comme un accident, mais comme ce qui appartient à la vie. Cela passe par la reconnaissance de notre finitude. Mais aujourd’hui, c’est le mot maudit. Celui qu’on n’aime pas entendre…Finitude, ce mot n’est pourtant pas si vilain… N. Peut-être, quand on est capable de le recevoir… Mais aujourd’hui, je constate que beaucoup de gens ne comprennent pas ce qu’il veut dire. C’est vrai à l’extérieur du monde intellectuel, mais également à l’intérieur. On voit bien aujourd’hui que l’infinité du progrès est un mauvais infini. Il devient évident que la technique produit autant de mal que de bien. C’est manifeste dans les débats autour de la 5G. La finitude est ce qui peut nous relier à un bon infini. Dans la finitude, on réalise une possibilité de l’infini. Comme ce qui se passe dans l’art, dans l’amour… Le véritable infini est ce moment où on a le sentiment de sa propre existence comme réellement avez été très proche du christianisme dans votre jeunesse. Comment vous êtes vous détaché du christianisme ou comment le christianisme s’est-il détaché de vous ? N. J’ai été chrétien, oui tout à fait. Et j’aime bien votre formulation, car je peux dire que c’est le christianisme qui s’est d’abord détaché de moi, comme de toute une génération. Étudiant, j’étais engagé à la Jeunesse étudiante chrétienne JEC. L’appartenance au christianisme était pour moi absolument indissociable d’une vision politique et sociale. À la JEC, nous étions très engagés en faveur de la démocratisation de l’enseignement. En 1957, l’épiscopat français a sévèrement critiqué le progressisme de la JEC. Cela a été un coup de tonnerre pour moi et m’a détaché de l’Église. En 1965, la JEC a été formellement la condamnation des évêques, l’Église m’est apparue comme une figure de la conservation et du pouvoir. Je ne discernais pas pour quelles raisons dogmatiques on nous condamnait. Je n’y voyais que des raisons politiques. Je me suis senti comme un protestant, révolté contre l’ doute, d’un point de vue religieux, tout cet engagement était-il déjà bien détaché pour moi de l’observance religieuse. Mais je n’en étais pas encore là . Il y avait tout un aspect esthétique et émotionnel de la cérémonie religieuse qui me touchait et me reliait à l’Église. Pas l’esthétique des cérémonies de première communion, plutôt celle des cérémonies pascales et du chant grégorien…Après cette grande crise politique est venu le moment où j’ai découvert que je ne pouvais plus prier, parce qu’il n’y avait personne qui répondait. Cela finissait par devenir grotesque. Comme dans la chanson Le Téléfon, de Nino Ferrer Y a le téléfon qui son et y a jamais person qui y répond. » Sourire.Ce détachement était peut-être possible parce qu’au même moment quelque chose » était en train de me répondre, plusieurs voix à la fois celles de Hegel, de Heidegger, de Derrida… Des voix qui ne me disaient pas Je t’apporte le salut », mais qui me faisaient vivre. Au fond, ce qu’on demande, ce n’est peut-être pas l’assurance du salut. C’est de pouvoir se sentir exister sans que ce soit une absurdité ou une existence coupable sous la menace d’une vous reste-t-il du christianisme ? N. J’aurais envie de répondre tout. À travers la théologie, j’ai découvert l’interprétation de l’Écriture. Cela a été le déclenchement de ma vocation philosophique. Je découvrais qu’on pouvait indéfiniment découvrir du sens dans un texte. Qu’est-ce qu’il me reste du christianisme ? Pause. Presque l’essentiel, qui tient pour moi dans cette phrase de Maître Eckhart Prions Dieu de nous tenir libre et quitte de Dieu. » Je l’avais inscrite en épigraphe de mon mémoire de maîtrise de philosophie, réalisé sous la direction de Paul Ricœur. Je n’avais certainement pas trouvé cette phrase tout seul. Elle a dû m’être transmise par un jésuite ou un des aumôniers de la JEC. À travers eux, je n’avais jamais perçu l’Église comme un vous avez plongé dans la philosophie, sans retour ? N. À partir de la découverte de l’interprétation des textes et de cette phrase d’Eckhart, je suis allé tout droit dans la philosophie. J’ai trouvé dans la philosophie de Hegel comme la vérité du christianisme. En dépit des critiques faites à Hegel, il m’est toujours resté quelque chose de sa philosophie. Hegel est quelqu’un qui reste dans un vrai mouvement de l’esprit, l’esprit comme ce qui excède. Ce n’est pas du tout une pensée qui boucle tout, qui dirait tout est accompli », comme on le lui a aussi dans ces années que j’ai découvert la lecture de Derrida, qui a été une autre révélation. Là , il s’agissait d’une pensée absolument contemporaine, proche, vivante, qui résonnait forcément autrement que n’importe quelle philosophie du pour vous une possibilité, dans la période que nous traversons, de se ressourcer dans le christianisme ? N. Peut-être, mais pas au sens de se baigner dans ses eaux. Plutôt au sens de remonter en arrière de cette source. Avant la source, cela veut dire là où il n’y avait pas encore de source, là où il y a la possibilité d’une source. Je cherche ce qu’il y a au tréfonds de l’Occident, ce quelque chose » dont le christianisme aura été le développement civilisationnel le plus large – avec le judaïsme qui l’a engendré, et l’islam pour une autre partie de notre monde méditerranéen – mais qui demande maintenant à être remis en les écrits des mystiques chrétiens, que l’on rencontre fréquemment dans vos livres, n’aident-ils à rester du côté du bon infini » ? N. Sans doute, mais je ne peux que constater l’épuisement de cette veine. J’ai passé ma vie à me référer à la phrase d’Eckhart comme à la meilleure phrase qu’on puisse prononcer sur le christianisme et sur la religion en général, mais aujourd’hui les grands discours de la mystique sont soigneusement recouverts par toute une pacotille bondieusarde. Une très grande partie de l’humanité a besoin de religion, mais elle se laisse satisfaire de la manière la plus grossière qui soit. C’est presque insupportable d’écouter ou de lire les sermons des évangélistes. On a envie de dire Mon Dieu, mais les Évangiles, c’est mille fois mieux ! »Pourquoi y a-t-il forcément un hiatus entre les pensées des mystiques et les attentes de quantité de gens ? Cela reste pour moi une énigme. Peut-être est-ce lié à un besoin de sécurité. Cela m’interroge aussi. Avec tout ce que j’ai reçu, ce que j’ai pensé et écrit, moi aussi je me suis donné un formidable système d’assurance. Sourire. C’est peut-être bien gentil de dire je me passe de religion », dans la mesure où le discours que j’ai développé a suffisamment de consistance et de force affective pour me donner un véritable sentiment d’ peut être la tâche des chrétiens dans la période que nous traversons ? N. Si les chrétiens pouvaient creuser l’idée ou plutôt le motif de l’amour, central dans le christianisme, alors je crois que cela permettrait d’avancer. On a trop considéré l’amour chrétien comme une affaire entendue en tant que commandement impossible. C’est ce qu’affirme Freud dans Malaise dans la civilisation. Il y écrit que la seule réponse à la violence moderne est l’amour chrétien, mais il ajoute aussitôt ce n’est pas praticable, cela ne marche pas. Pourtant, Freud termine ce texte en disant que la psychanalyse ne peut rien à la civilisation, que l’on peut craindre que le monde aille de mal en pis, mais que l’on peut espérer que l’Eros triomphera. Je me suis toujours dit que Freud était gonflé ! Rires. D’un côté, il écarte l’amour chrétien. De l’autre, il en appelle à l’Eros, en faisant mine d’ignorer son ambivalence…Pourquoi reprendre cette question aujourd’hui ? N. Parce que cela résonne avec ce qui nous préoccupe depuis deux siècles la question du commun. Nous ne cessons de nous demander comment être en commun, comment vivre ensemble. Sans doute la société s’éprouve-t-elle comme en train de se communisme s’est inscrit dans cette inquiétude. Aujourd’hui, la référence au communisme a quasiment disparu, mais la réflexion sur les communs, les biens communs, le partage, reste centrale. Il est d’ailleurs amusant de voir comment ces mots ont été pris en charge tantôt plutôt par le communisme, tantôt plutôt par le christianisme, mais ils ont partout circulé avec un indice positif, en même temps que l’on constatait qu’ils étaient méprisés, négligés, incompris et à quel point le capitalisme n’offrait pas la possibilité d’un bien commun pour tous. Nous cherchons à faire du commun, mais comment le faire sans un minimum d’affects, d’amour ?Votre diagnostic sur la situation actuelle est grave, mais votre philosophie est traversée par la présence de la joie. Où se fonde pour vous cette joie ? N. La joie n’est pas le contentement. On pourrait dire que c’est l’affect de l’esprit, c’est-à -dire de se savoir emporté au-delà de toute finalité et de toute maîtrise. Mais ce savoir » n’est pas intellectuel. Il est joie, je ne peux vraiment pas dire ce qui la fonde… C’est une disposition, un état ou une pulsion sans aucune raison autre qu’elle-même. En tout cas, elle vient toujours d’ailleurs. Des autres, pas de moi des grandes pensées des philosophes, des paroles des poètes, de la chaleur des personnes, de la beauté des œuvres ou des corps. Bien sûr, ce n’est pas toujours là , mais lorsque ça arrive, ça touche, ça dates1940. Naissance à Caudéran Gironde.1968. Professeur de philosophie à l’université de Rencontre avec Jacques Il fonde, avec ce dernier, Sarah Kofman et Philippe Lacoue-Labarthe, la collection La philosophie en effet » aux Éditions Il subit une greffe du cœur, expérience sur laquelle il reviendra dans L’Intrus Galilée,en Professeur coups de cœurL’ensemble Graindelavoix et DalidaQuand j’étais jeune, j’ai fait partie d’un groupe de chant. J’ai énormément aimé chanter. Cette sensation du chant qui vous sort de la bouche a quelque chose de magique c’est comme si le corps tout entier partait là -dedans… Je viens de découvrir l’album Tenebrae de Gesualdo par l’ensemble Graindelavoix. J’aime le caractère sévère, mais sans sécheresse, de leur chant a cappella. Dans un tout autre style, j’aime aussi Dalida. Il y a une certaine vulgarité dans son personnage, tout y est outré, mais elle donnait de la grâce à une présence qui aurait pu être lourde et impérialiste ».Conrad AikenJe travaille en ce moment sur l’un de ses poèmes. C’est vraiment quelqu’un de tout à fait exceptionnel. J’aime sa simplicité et sa puissance. Dans tous ses écrits, il est très vif, très pénétrant et, en même temps, c’est mystérieux, RothkoJ’aime ses grands formats. Ses couleurs sont pleines de relief. Je suis touché par la façon dont il est passé de la peinture figurative de sa jeunesse à l’abstraction, tout en continuant à raconter quelque chose…
MyGmFh. 267 323 142 87 158 60 477 417 171
nous autres civilisations nous savons maintenant que nous sommes mortelles